L’amour du risque

Janel Iskenderian est une femme étonnante à bien des points de vue. Portrait intime d’une mère de famille américaine qui a consacré 13 ans de sa carrière à la lutte contre la drogue.

Au milieu d’une vaste plaine aride et peu fréquentée, perdue dans un brouillard brunâtre, la ville de Fresno et ses 500 000 âmes. Seul attrait de la ville ? Sa proximité immédiate avec les grands parcs nationaux de Yosemite et Sequoia.  Sa plus grande tare : avoir décroché le titre de « capitale mondiale de la meth ».

« C’est mon job de protéger et servir, puis de rentrer à la maison en vie », assure Janel Iskenderian en dégageant les boucles rousses qui encadrent son visage. A 42 ans, cette Américaine au sourire sincère compte déjà 16 ans dans la police, dont treize passés à lutter contre la drogue, à Fresno, dans le centre de la Californie.

L’officier de police Iskenderian en service

On a peine à croire, lorsqu’on l’observe, que ce bout de femme était, il y a encore trois ans, en première ligne de la guerre menée contre les narcotrafiquants dans la vallée autour de Fresno, surnommée par certains « Medellin de la meth ». Le nom de code de l’unité d’élite à laquelle appartenait alors Janel : Fresno Meth Task Force. Ce groupe d’intervention mène une lutte acharnée contre un fléau dévastateur, le trafic de méthamphétamine (ou crystal), une drogue synthétique psycho-stimulante illégale en libre circulation sur le territoire américain.  « J’ai été amenée à travailler sur trois affaires de meth, qui se sont malheureusement terminées en fusillades. Deux des trois suspects ont été tués », évoque celle qui, aujourd’hui mère de deux enfants en bas âge, aspire à un quotidien à l’écart du danger. En effet, à l’époque, ses missions étaient à très hauts risques : démantèlements de laboratoires clandestins, arrestations musclées, surveillance…

©2011 Google - Données cartographiques

Après deux mariages ratés, la jeune femme s’est rapprochée de Mark, officier de police d’origine italienne, divorcé et père de deux enfants comme elle. « Il est quand même plus commode pour une femme policier de fréquenter un autre officier de police. Mark comprend mieux le fait que, dans le cadre de certaines missions, je puisse être amenée à travailler de façon étroite avec d’autres hommes », explique l’agent Iskenderian. « Les liens de confiance et d’amitié qu’on noue parfois entre collègues ne sont pas toujours acceptés par la personne qui partage notre vie », prétend Janel. Aujourd’hui, elle est presque convaincue que son job a consumé ses deux mariages…

Une femme d’exception

Janel a grandi en périphérie de Fresno, dans la vallée fertile de San Joaquín, le grenier des Etats-Unis, où champs d’orangers, de pamplemoussiers et de citronniers s’étendent à perte de vue. Avec ses trois sœurs et son frère cadet, la belle a continué d’habiter la ferme de son père après le divorce des parents. « Lorsqu’ils ont décidé de se séparer, après 28 ans de vie commune, j’avais 18 ans ». Point d’amertume dans ses propos car, aujourd’hui, ses parents entretiennent d’excellents rapports.

Ville de Visalia

Ville de Visalia

Son père est arménien pure souche. Telles les nombreuses familles contraintes de prendre le chemin de l’exil après le génocide, celle de cet épicurien robuste et bienveillant s’est installée dans la Vallée centrale de Californie dans les années 30. « Comme bon nombre de ses compatriotes, mon père a travaillé très dur pour assurer la pérennité de son affaire. Les nuits de gel, il ne fermait pas l’œil », raconte Janel non sans admiration. La communauté arménienne de Fresno est l’une des plus anciennes de la diaspora. Elle compte aujourd’hui environ 40 000 personnes. Pour la première fois, le 24 avril 2004, le drapeau arménien a été hissé à côté de ceux des Etats-Unis et de la Californie. Depuis cette date, le Jour du Martyr Arménien fait l’objet d’une cérémonie civile de commémoration chaque 24 avril, à Fresno.

Issue d’une famille d’enseignants, sa mère a dispensé à ses cinq enfants – quatre filles et un garçon – une éducation religieuse fondée sur les préceptes de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Janel, cadette des filles Iskenderian, se tient depuis de longues années à distance des religions « organisées ». Enfin, pas tout à fait, puisqu’elle avoue avoir fait sien l’adage « Choose The Right » ou  « CTR », maxime des membres de l’Eglise mormone. Comme un rappel à l’ordre, ces trois lettres semblent lui dicter ses décisions. Parce que chacune est susceptible d’affecter le quotidien de ses deux bambins, Casey et Leslie. « Je veux le meilleur pour eux », reconnaît-elle.

Pour Allison, la belle-sœur, la surprenante Janel « représente le noyau de la famille Iskenderian, celle sans qui les fêtes de famille n’auraient plus lieu d’être ». Difficile pourtant, tant la jolie rousse est un être aimant et attentionné envers ses proches, de se rallier à l’entourage de la délicieuse Californienne lorsqu’il soutient que cette dernière s’est endurcie dans la police. « Elle passe son temps à stimuler et encourager ses enfants pour qu’ils aient confiance en eux plus tard », confie Allison.

Baroudeuse et téméraire, Janel partage avec son compagnon Mark une passion pour le motocross et les motos sportives de marque Ducati. En 2009, le couple a visité Paris pour la première fois. «  Nous avons adoré Paris. Dans votre pays, tout le monde ou presque parle anglais. Ce qui me fait dire que les Américains sont de vrais fainéants ! », ironise-t-elle.

Janel et sa "dity bike" dans le désert de Mojave, immensité aride de l'Ouest US

Janel et sa « dity bike » dans le désert de Mojave, immensité aride de l’Ouest US

« Christine, ma sœur aînée que j’admire, a rejoint la police avant moi. Aujourd’hui, elle est infirmière », raconte Janel, dont la carrière se poursuit désormais au sein de l’unité des agents de patrouille de Fresno. Loin des affaires de meth, son quotidien est à présent rythmé par les nombreux appels radio qui lui parviennent. Détresse sociale, précarité, criminalité et délinquance : une routine bien plus pénible que celle à laquelle est habitué le citoyen américain lambda. Enthousiaste et inlassable, l’agent Iskenderian a récemment rejoint la patrouille à cheval. « Un tout nouveau challenge pour moi ! »

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